Les prisons de Montferrand
Diablesse, comtesse, marquise : des noms enchanteurs au doux parfum de volupté, de faste et d'opulence ! Mais ne vous y trompez pas : ces charmants vocables sont les surnoms des cellules de prison aménagées dès le XIIe siècle dans les caves du château.
Exiguës, humides, sans éclairage ni aération, elles ont à ce point marqué les esprits que leur souvenir a traversé les siècles. Pour quelques semaines ou plusieurs années, voleurs, sorciers, renégats ou simples chanoines indociles y purgent leur peine "au pain de douleur et à l'eau de tristesse" !
Les prisons du château sont constituées de trois cellules contiguës aménagées dans les caves du bâtiment 2 du Vieux Montferrand, sous la grande salle qui sert de cour de justice (aula). Elles sont bordées à l’ouest par la cave du réfectoire, transformée au XVIIe siècle en citerne (zone 1) et la cave du tinal à l’est (zone 3).
Si le nom des cellules est parvenu jusqu’à nous, c’est parce qu’il est mentionné dans l’inventaire du château datant de 1677 : "Et à main droite de ses couroirs [couloirs] sont trois prisons enfoncées dans le rocher, appelée l’une la diablesse qui est joignant la cisterne, autre la comtesse, et l’autre la marquise avec leurs petites issues fermetures bois et ferrement, n’estant éclairées d’aucun jour"…
Visite guidée
Diablesse et comtesse
Les deux premières salles, la Diablesse et la Comtesse, occupent des espaces datant du début du XIIe siècle : d’une superficie de 8,5 m2 chacune, elles sont couvertes par deux voûtes d'arêtes identiques et séparées par un simple cloisonnement en moellon situé sous l'arc doubleau.
Ces deux salles font office de prison probablement dès l’origine, comme en témoigne leur disposition architecturale : on accède à chacune d’elle par un sas pourvu à chaque extrémité d'une étroite porte de 65 cm de large pour 1,80 m de haut. Aucune fenêtre n'éclaire les cellules : la ventilation et l’éclairage - minimum - sont assurés par quatre orifices carrés de 7 cm de côté percés dans le mur sud.
Marquise
La 3e cellule, la Marquise, mesure à peine 5 m2 : de forme allongée, elle est couverte d’une voûte en berceau. Sa construction plus tardive (fin XIIe - début XIIIe s.) a permis l'agrandissement de la salle d’apparat située au niveau supérieur : cette salle deviendra plus tard la chambre « de l’évêque ».
Le mur est de la Marquise porte les vestiges de deux arches : il est probable qu’avant de devenir une cellule, cette pièce ait été un espace de stockage ouvert sur une cour extérieure. Cette cour sera lui-même convertie en cave, celle du tinal, au moment de la transformation du château en caserne au XVIIe siècle.
A l’origine, les trois cellules de prison ne communiquent pas entre elles. Elles sont dotées d’entrées indépendantes donnant au nord sur un couloir desservant la cour haute du Vieux Montferrand.
La prison, instrument et symbole de la justice comtale
La présence d’une prison dans le château est attestée dès le Moyen Âge : elle est intimement liée au pouvoir de justice du comte.
La fonction carcérale du château est mentionnée dès la fin du XIIIe siècle : dans un acte daté du 22 juin 1285, l’évêque-comte Béranger de Frédol accorde aux habitants du Val de Montferrand, entre autres privilèges, celui d’éviter la détention dans les prisons du château s'ils peuvent payer une caution dans les 8 jours suivant leur arrestation, sauf s’ils sont poursuivis pour un crime relevant de la haute justice.
Dès le XIVe siècle, le tribunal épiscopal siège le plus souvent à Montpellier, dans la Salle-l’Evêque, pour les affaires les plus graves : le château de Montferrand est la prison principale du comté, où sont transférés les condamnés sous bonne escorte.
La nature des délits et l’identité des accusés ne sont pas toujours précisées : les comptes rendus des procès insistent surtout sur les frais occasionnés par l’arrestation du coupable, l’organisation du procès et éventuellement le transfèrement du condamné vers son lieu d’incarcération. Car le voyage vers Montferrand n’est pas de tout repos à l’époque et se fait rarement dans la journée.
Portraits de prisonniers
Le premier prisonnier connu du château est un nommé Barthélémy Francès : arrêté en 1321 par le châtelain Bernard de Montmirat, il est au c½ur d’un long conflit, aux multiples rebondissements, sur les droits de justice dans le bois de Valène opposant l’évêque aux consuls de Montpellier.
En 1391, la chronique du Petit Thalamus raconte la mésaventure d’un nommé Jean Reynaut, Juif baptisé et renégat, qui, après être retourné à son ancienne religion, est arrêté à Montpellier et condamné à être exposé sur l’échelle devant l’église Notre-Dame des Tables puis à aller finir ses jours dans la prison de Montferrand, a pan de dolor et aygua de tristor ("au pain de douleur et à l’eau de tristesse") ! Il subit l’exposition publique, revêtu du costume officiel des patients, sous les yeux de ses juges, des officiers royaux, des quatre ordres mendiants, des consuls et d’une grande partie de la population. Il échappe toutefois à l’emprisonnement à vie en entrant au couvent des Augustins de Montpellier.
Outre les voleurs, renégats et sacrilèges, c’est aussi un lieu de détention pour les sorciers… L’un d’eux est condamné à subir la peine du fouet dans le val de Montferrand, en dessous du château, après avoir porté à son cou le sarment destiné à le fouetter. Un autre meurt dans la prison même.
Mais les prisons du château accueillent des personnages plus inattendus, comme des chanoines de la cathédrale de Montpellier, condamnés pour ne pas être du même avis… que leur évêque ! Sous l’épiscopat de Pierre de Fenouillet (1608-1652), les arrestations se multiplient : le prêtre Bascou, arrêté sur ordre de ce dernier, est incarcéré pendant six semaines. En 1651, le chanoine Trial, qui vient de distribuer les aumônes du chapitre dans le village de Villeneuve-lès-Maguelone, est enlevé par cinq hommes et emmené de force au château où il est détenu 39 jours. Quelques semaines plus tard, c'est au tour du chanoine Casalède d'être arrêté au sortir de vêpres par cinquante hommes armés et emprisonné. Son crime ? Faire courir à l'évêque le risque de ne pas avoir la majorité des voix lors de la prochaine assemblée capitulaire. Les "voix" du Seigneur sont impénétrables…
Ainsi, tout au long du Moyen Age et jusqu'à son abandon, la prison de Montferrand demeure l'instrument de la justice comtale, qu'elle soit spirituelle ou temporelle : nichées sur un éperon rocheux, protégées par de hautes murailles, ses sombres cellules témoignent du sort réservé à leurs occupants.














